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Où en sont les mobilités internes dans les grands groupes ?

Publié dans LesEchos.fr. Face à l’assèchement des recrutements externes, la mobilité interne nourrit l’espoir des cadres désireux de changement. Mais la demande rencontre-t-elle l’offre des grands groupes ?

Avec la crise de la Covid-19, les cadres français aspirent à plus de sens dans leur vie. Marre des trois heures de transports par jour, de la pollution, des logements exigus et hors de prix. Mais les projets de se mettre au vert sont-ils réalistes dans la conjoncture actuelle ? Une chose est sûre : le nombre d’offres d’emploi cadre a chuté de 34 % au premier semestre 2020, selon le Panorama 2020 des mobilités professionnelles des cadres de l’Apec. Donc pas question de miser sur la mobilité externe. Du coup, la mobilité interne sera peut-être la bouée de sauvetage. Il faut savoir que 19 % des cadres du privé ont connu en 2019 une mobilité interne. Et 54 % d’entre eux affichent un taux de satisfaction de 84 % vis-à-vis de leur nouvelle situation professionnelle. Mais l’offre répond-elle à la demande ?

« Les plans de recrutements externes s’assèchent dans les grands groupes, explique Karim Cherif, associé en charge du conseil RH de Magellan Consulting. C’est donc en interne qu’ils cherchent à pourvoir les besoins de certaines entités. Conséquence : les mobilités internes s’accélèrent. « Ces redéploiements constituent l’une des principales préoccupations des DRH – à côté des plans de départs volontaires et en retraite », poursuit Karim Cherif. Quitte à forcer un peu la main.

En effet, jusqu’ici, la part des mobilités internes « contraintes ou subies » à l’initiative de l’employeur baissait avec constance, de 56 % en 2017 à 41 % en 2019. A présent, elle, devrait repartir cette année à la hausse de façon significative. Selon le panorama 2020 de l’Apec, elles avaient été de 36 % dans les services, 39 % dans l’industrie, 47 % dans le BTP et 54 % dans le commerce et la grande distribution.

Autres contraintes : « L’éventuelle perte de pouvoir d’achat, la difficulté pour le conjoint à trouver un emploi et pour les enfants une école », avertit Luc Morena, directeur général de Ma nouvelle ville, société spécialisée en mobilité géographique des salariés.

Autre tendance, le télétravail à domicile a fait ses preuves durant le confinement. « Au départ imposé , il a été rapidement plébiscité par près de 70 % des cadres en raison de la qualité de vie qu’il apporte. Sauf, peut-être, pour ceux qui ont de jeunes enfants, souligne Nicolas Morel, président de Monkey Tie, un éditeur de logiciels RH qui exploite pour Pôle emploi la plateforme Le Guide des métiers, soit 80 % des offres d’emploi sur le marché visible. « Dans une très large majorité, les cadres avouent plus travaillé à la maison qu’au bureau », constate Nicolas Morel.

Fort de ce constat, les lignes de front du rapport de force sont susceptibles de bouger. Mais pas là où l’on croit : « Dans 60 % des cas, les offres d’emploi que regardent les Franciliens sont , en région. Tandis que les gens en région ne consultent que très marginalement les offres franciliennes », remarque Nicolas Morel.

« Les réflexions au sujet du télétravail se multiplient dans les grands groupes. Tous les Comex sont en train de renforcer les accords pour instaurer 2 à 3 jours de télétravail par semaine. Un pas qui n’est pas négligeable, observe Karim Cherif. Les grandes entreprises s’interrogent sur l’opportunité de réduire leur surface locative afin d’optimiser leurs coûts. Mais il devient compliqué d’accueillir tout le monde le même jour. »

En attendant la fin de leurs baux franciliens ou métropolitains, d’ici un ou deux ans, les grandes entreprises se posent la question d’ouvrir des locaux de proximité de 100 à 300 m² dans les endroits stratégiques. De quoi limiter les temps de transport des salariés. Ces locaux seront associés à un système de réservation de postes de travail ou de salles de réunion. En attendant de faire le grand saut pour « se mettre au vert » ?

Benoît Lucas (Crédit agricole du Finistère) : « Je suis face à un nouveau défi professionnel »

En changeant de poste, ce directeur général a quitté le monde de l’assurance pour celui de la banque. L’occasion pour lui de redécouvrir sa région natale.

Retour aux sources pour Benoît Lucas, le nouveau directeur général du Crédit agricole du Finistère. « J’ai saisi cette opportunité de poste car la Bretagne est ma région d’origine. En outre, la mobilité géographique fait partie de la carrière d’un dirigeant », fait valoir l’intéressé. Depuis le 1er septembre, il est en poste à Quimper, dans le sud Finistère. Après sept ans passés à Paris, cet originaire de Guingamp (Côtes-d’Armor) rejoint donc son territoire natal. Un changement de région mais pas d’enseigne puisqu’il occupait auparavant le poste de directeur de Camca (Caisse d’assurances mutuelles du Crédit agricole).

« Depuis mon arrivée à Quimper, je consacre l’essentiel de mon temps à rencontrer les membres du comité de direction, les élus représentants les clients de la banque mais aussi les collaborateurs dispatchés sur 120 agences. », explique le dirigeant. Son agenda comporte aussi de nombreux rendez-vous avec des chefs d’entreprise, représentants de l’Etat et du patronat, responsables associatifs. De quoi découvrir son nouveau territoire afin d’en mesurer le potentiel, les enjeux et les difficultés au plan économique et social. Bien que d’origine bretonne, Benoît Lucas se dit touché par la qualité d’accueil, l’écoute et la disponibilité de ses interlocuteurs. Que ce soit du côté des élus, des chefs d’entreprise ou des commerçants. Un accueil qu’il associe à leur fierté d’appartenir à ce territoire sans pareil. « Contrairement à Paris où les gens sont sans cesse pressés, mes interlocuteurs acceptent de me consacrer du temps. D’ailleurs, cela participe à la qualité de vie. »

Benoît Lucas a bénéficié d’un appui du Crédit agricole pour trouver son logement situé sur la côte finistérienne. C’est son épouse qui a organisé le déménagement et géré les changements administratifs. « Cela a été plus simple que pour les précédents déménagements car nos enfants sont désormais dans la vie active », sourit Benoît Lucas. Ravi de sa nouvelle vie à Quimper où il retrouve une nouvelle offre culturelle, ce dernier regrette toutefois la richesse du catalogue parisien de conférences. « J’avais l’habitude d’y assister régulièrement », se souvient le dirigeant. « Mais comme je dois me rendre régulièrement à Paris, je prévois d’en profiter à l’occasion de certains de mes déplacements », temporise le dirigeant. Enfin, Benoît Lucas apprécie le micro-climat de Quimper. Notamment pour pratiquer son sport favori, la course à pied, dans des paysages exceptionnels alternant mer et campagne.

Benoît Lucas prend la direction du Crédit Agricole du Finistère à Quimper.
©Crédit Agricole

Julien Launey (Maison du Monde ) : « Je rejoins Nantes pour être plus près de mon équipe »

Grâce à sa mutation, ce contrôleur de gestion troque l’Open Space contre un bureau personnel. Et accroît son confort de vie.

Directeur du contrôle de gestion chez Maison du Monde, un distributeurs de meubles et d’articles de décoration, Julien Launey est arrivé à Nantes début juillet où il a retrouvé l’essentiel de son équipe, soit 25 personnes. Auparavant, il travaillait entre Paris et Nantes mais résidait toujours en région parisienne. « J’ai demandé à être muté en Loire-Atlantique afin de me rapprocher de mes collaborateurs », explique le dirigeant qui dispose désormais d’un bureau individuel contrairement à Paris où il travaillait en Open Space.

Bien sûr, sa mutation ne l’empêche pas d’avoir des échanges pluri quotidiens avec les équipes de Paris grâce aux outils collaboratifs. « J’aurai pu aussi continuer à travailler à distance avec Nantes. Mais j’ai toujours apprécié la vie en région où j’ai passé la moitié de mon temps », confie-t-il. Côté transport, il ne se déplace plus qu’en deux roues pour se rendre au bureau situé en périphérie de Nantes.

Par ailleurs, grâce, Julien Launey dispose à Nantes d’un pouvoir d’achat plus confortable. Avec sa fille qui est au collège, il vient d’emménager dans un appartement plus vaste qu’il loue en centre-ville. « Je prévois d’acheter plus tard une maison sachant que le prix du m² est plus abordable qu’à Paris », se réjouit Julien Launey qui savoure sa proximité avec la campagne et l’océan atlantique. Ce passionné de voile en profite d’ailleurs le week-end pour faire des sorties en mer avec sa fille. Un plaisir qui n’a pas de prix !

Julien Launey pilote depuis Nantes la direction du contrôle de gestion chez Maison du Monde
© Maison du Monde

Joaquim Correia (Knauf France) : « Je préfère franchir les étapes l’une après l’autre »

Le nouveau directeur du marketing stratégique de Knauf France (matériaux de construction) a pris son poste au moment du confinement. Il a emménagé en Alsace en juillet. Il veut d’abord consolider sa position avant d’accueillir sa famille.

Joaquim Correia est arrivé en mars dernier en tant que directeur marketing stratégique chez Knauf France, un fabricant de matériaux de construction dont le siège se situe à Wolfgantzen en Alsace près de Colmar. « Mon embauche a eu lieu juste quelques jours avant le confinement. Résultat, j’ai passé deux longs mois en télétravail depuis mon domicile francilien, avant de rejoindre ma nouvelle équipe », indique-t-il.

« Pendant ma période d’essai, j’ai séjourné dans un hôtel. C’était pratique pour me consacrer pleinement à mon travail », poursuit le directeur marketing. C’est une fois confirmé à son poste, qu’il s’est décidé à louer un logement à Colmar dont il apprécie les attraits touristiques et la dynamique du tissu économique. « J’ai emménagé fin juillet en centre ville dans un appartement suffisamment spacieux pour, à terme, y accueillir mon épouse et mes deux enfants. »

Pour l’aider dans ses recherches de logement, Joaquim Correia a fait appel à une agence spécialisée dans l’accompagnement des salariés dans leur mobilité géographique. Un service financé par le 1 % logement. « Quand on ne connaît pas une région, c’est extrêmement précieux de bénéficier de ce type d’accompagnement qui peut aller jusqu’à la recherche d’un emploi pour le conjoint », rapporte le directeur marketing.

Pour l’heure, le sujet n’est pas encore d’actualité. « Je préfère franchir les étapes l’une après l’autre », souligne Joaquim Correia qui séjourne en semaine à Colmar et les week-ends en région parisienne. Le temps de consolider sa position dans l’entreprise. Et d’avoir la disponibilité nécessaire pour organiser l’accueil de sa famille tout en respectant les dates de la rentrée scolaire.

Benoît Proutière (Potager City) : « Je voulais relever un nouveau défi »

Ce directeurs des achats et de la logistique d’une startup filiale de Carrefour a quitté Perpignan pour Cavaillon. Une localisation plus chère, plus loin de la mer et de l’Espagne mais toujours dans le sud.

A tout âge, quand on est prêt dans sa tête, le changement est possible. C’est d’ailleurs le credo de Benoît Proutière, embauché à la mi-juin comme directeur des achats et de la logistique de Potager City. Entrée dans le giron de Carrefour depuis cette année, cette startup est spécialisée dans la livraison de paniers de fruits et légumes. Un concept qui a d’emblée séduit Benoît Proutière. Lequel était, à 44 ans, en quête de changement et de défi professionnel après 19 ans passés chez un spécialiste de la distribution de fruits et légumes. Soit treize ans à Rungis et ces sept dernières années à Perpignan qu’il a donc quitté pour travailler à Cavaillon, à une douzaine de kilomètres d’Avignon. Une localisation qui constitue l’un des sept sites opérés par Potager City. « J’avais le choix d’être rattaché à d’autres sites mais j’ai référé demeurer dans le sud pour sa lumière et son climat », confie Benoît Proutière. En tant que directeur des achats et de la logistique, ce dernier est loin d’être sédentaire. « Je me déplace dans toute la France afin de rencontrer mes équipes ainsi que les producteurs locaux », indique l’intéressé.

Lancé à fond dans cette nouvelle aventure, le directeur des achats et de la logistique a rapidement convaincu son épouse et leurs deux ados de sauter le pas. « Dès la mi-juin, nous avons visité des maisons à louer afin de nous y installer avant la rentrée scolaire », se rappelle le cadre de Potager City. Ce dernier s’est d’ailleurs installé avec sa famille dans un petit village situé au sud d’Avignon où il loue une maison avec jardin. « Les prix, et notamment celui des logements, sont plus élevés qu’à Perpignan », souligne Benoît Proutière qui regrette un peu la proximité de la mer, la montagne et l’Espagne. En revanche, il apprécie grandement d’être en Provence pour la grande variété de fruits et légumes et ses producteurs locaux. Ainsi que, surtout, la gentillesse des gens et leur ouverture d’esprit.

Benoît Proutière dirige les achats de logistique de Potager City, filiale de Carrefour
©D.R

Après la crise du coronavirus, les territoires se mobilisent autour de leurs agences de développement

En orchestrant des échanges d’intelligence collective, régions, départements et métropoles multiplient les plans stratégiques de relance. Au programme : transitions sociale, écologique et numérique.

« Avec le coronavirus, les régions dépendantes du tourisme et des services aux entreprises ont le plus souffert, indique Gérard Moreau, chef de la division Statistiques régionales et locales de l’Insee qui, pour l’occasion, a calculé un taux de réduction de l’activité économique globale. C’est la Corse qui souffre le plus (35 %). Tandis que l’Île-de-France et AURA se situent à 34 %, dans la moyenne nationale, et PACA à 33,5 %. De leur côté, la Bretagne (31,5 %) et la région Grand Est (31 %) ont mieux résisté. R&D, transition écologique, transition numérique, industrie 4.0, agroalimentaire, Sylver Economy, cosmétique, santé… chaque agence régionale de développement économique définit sa stratégie au travers de filières locales d’excellence. Objectif : créer des écosystèmes suffisamment puissants pour attirer les entreprises, maintenir l’emploi ou séduire des talents. Bien sûr, certaines thématiques se retrouvent dans plusieurs régions. Cependant, des particularités s’affirment : Smart & Safe City en PACA, industrie du drone en Nouvelle-Aquitaine, intelligence artificielle à Grenoble, Nice, Paris et Toulouse au travers des quatre Instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA) en France.

En général, l’agence régionale travaille en partenariat avec les agences départementales et métropolitaines. « Nous accompagnons financièrement les projets avec des actions transverses : réseaux énergétiques intelligents, développement international (partenariats et exportation), tourisme, présence sur des salons (Vivatech, salon du Bourget…) ou à l’international ( CES de Las Vegas, Sea Trade de Miami…) », précise Bernard Kleynhoff, président Rising Sud, l’agence de développement de PACA qui travaille à l’implantation du chinois Queshen à Marseille (graphite pour la chimie et les pneumatiques). En jeu : la création de 100 emplois. Par ailleurs, métropoles, agglomérations et intercommunalités reçoivent des fonds de la région pour mettre en œuvre des programmes capables d’attirer les entreprises : aménagement de zones d’activité, bâtiments, restructurations des cœurs de ville. Illustration avec la nouvelle zone d’activité dédiée à la production additive (impression 3D) à Tallard, près de Gap (05).

À l’échelle départementale, certains territoires s’en sont mieux sortis que d’autres pendant la crise du coronavirus. En témoigne la Haute-Garonne qui, tirée par la métropole de Toulouse, a connu une croissance de l’emploi de +2 % en 2019. Idem pour la Gironde qui bénéficie de la locomotive de Bordeaux, liée notamment au secteur de la construction. En Bretagne, l’industrie agroalimentaire a continué de tourner durant la crise. Dans son plan de relance 2021-2027, la région veut faire des transitions sociale, écologique et numérique son axe transversal. A cet égard, elle mène des actions pour faire émerger des emplois dans des secteurs nouveaux à fort potentiel comme la cybersécurité. En effet, depuis 10 ans, Rennes développe une Cyber-Valley européenne de la cybersécurité. 70 entreprises y emploient déjà près de 3 500 salariés. « La filière a connu une croissance de l’emploi 40 % entre 2016 et 2018 », précise Gérard Moreau.

En matière de relance, la région Grand Est – qui s’attend à perdre 50 000 emplois ces prochains mois -, mise sur son « Business Act » pour les récupérer d’ici 18 mois. Ce plan soutenu par l’État, la région et les collectivités représente plus de 7,5 milliards d’euros d’aides financières pour accompagner les entreprises et acteurs du territoire. Dont 6,15 milliards de prêts pour 35 793 entreprises et 44 millions d’euros au titre du fonds résistance. Ce plan prévoit notamment 80 actions intéressant le numérique, l’écologie et l’industrie 5,0. Dans ce cadre, 300 entreprises seront accompagnées d’ici à 2025 dans le cadre du « Pack Entreprise pour la relocalisation » afin de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. La Bourgogne Franche-Comté n’est pas en reste. « Notre plan de relance de 400 millions d’euros sera voté le 9 octobre 2020 », indique Arnaud Marthey, président de l’Agence économique régionale de Bourgogne-Franche-Comté. Ce plan vient s’ajouter aux efforts déjà consentis pour aider les entreprises. Quelques 600 d’entre elles ont été accompagnées en 2019. Soit pour se développer, soit pour s’implanter en région. De quoi créer ou maintenir 1 700 emplois. Pour développer son image auprès des entreprises, la région a organisé pas moins de 29 missions en France et 21 à l’international l’année dernière. Pour Alès a financé cet été deux campagnes d’affichage dans le métro parisien pour attirer les Franciliens dans sa ville.

Un plan de relance qui s’appuie sur les régions

Plan climat, prêt vert, prêt rebond, subventions… Bpifrance, parfois épaulée par la Banque des territoires met en œuvre les outils du plan de relance  en collaboration étroite avec les régions et les territoires.

Dans le cadre du plan de relance, Bpifrance et la Banque des territoires ont lancé le 9 septembre un Plan climat commun qui mobilise 40 milliards d’euros sur la période 2020- 2024. Objectif : accompagner les projets de transition écologique et énergétique (TEE) des entreprises et collectivités dans les territoires. Il s’agit ainsi d’accélérer la TEE, développer les énergies renouvelables (EnR) et financer l’innovation dans les « Greentechs » et les réseaux durables. A cet égard, le prêt vert – sans garantie – de Bpifrance (1,5 milliard d’euros) permet aux PME et ETI industrielles d’améliorer la performance environnementale de leurs produits ou de leurs processus de fabrication. Notamment au travers de programmes de TEE accompagnés par l’Ademe.

« Dès le début de la crise, nous avons travaillé avec les régions qui le souhaitaient, indique Marie Adeline-Peix, directrice exécutive pour les partenariats régionaux et de l’entrepreneuriat de Bpifrance. A titre d’exemple, nous pourrons déployer, grâce à la mobilisation des régions, près d’un milliard d’euros pour mettre en place le prêt rebond à taux zéro en faveur des TPE et PME. » D’une durée de sept ans, avec un remboursement différé de deux ans, celui-ci vise, en moins de sept jours, à renforcer la trésorerie des entreprises pour des montants de 10 000 à 200 000 euros. Sans prise de garantie sur les actifs de l’entreprise ou sur le patrimoine du dirigeant.

S’ajoutant au prêt garanti par l’État (PGE), cette mesure plaît grâce à son service en ligne ouvert d’abord aux entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes et d’Île-de-France. « Déjà 600 millions d’euros de prêts rebond ont été accordés dans quinze régions », souligne Marie Adeline-Peix.

Ces partenariats se poursuivent dans le cadre du plan de relance qui se met en place. Ainsi une enveloppe de 150 millions d’euros en subvention est mobilisée par l’État pour financer les projets les plus structurants du programme Territoires d’industrie. La sélection s’effectue selon un processus simplifié lors de revues régionales d’accélération État-régions et sur une instruction de Bpifrance. « Ce processus devrait aider à accélérer les relocalisations industrielles », reprend Marie Adeline-Peix.

Au-delà des aides financières, les entreprises bénéficient d’outils comme le Climatomètre, un auto-diagnostic en ligne qui dégrossit l’état des lieux de leur empreinte écologique. Ou comme le Diag Eco Flux qui, en partenariat avec l’Ademe, établit une analyse plus intensive des flux en matières premières, eau, énergie et déchets afin d’identifier les pistes d’économies d’énergies et d’amélioration environnementale. Ces actions vont se déployer dans les territoires en lien étroit avec les régions.

Pour aller au plus près des territoires, Bpifrance a organisé le Big Tour, une tournée d’une vingtaine de dates de Vieux-Boucau jusqu’à Nice, en passant par Dieppe et Nice. Du 29 juillet au 28 août, la caravane a ainsi rassemblé La French Tech, la French Fab, la French Touch et la communauté du coq vert sous la même bannière. Objectif : faire découvrir à 15 millions de Français le savoir-faire tricolore dans l’industrie, l’innovation et les nouvelles technologies. Au menu : conduire un camion en réalité virtuelle, construire une maison, explorer les fonds marins, s’immiscer dans un jeu-vidéo, imprimer en 3D…

Le point d’orgue sera l’événement Big (Bpifrance Inno Generation), le 1er octobre prochain à l’Accor Arena Paris sur le thème de la liberté, celle de réapprendre à vivre l’économie avec le coronavirus. 1 000 conférenciers, 400 ateliers et masterclass mettront la TEE au cœur des préoccupations. Pas moins de 50 000 personnes sont attendues, par sessions de 5 000 personnes afin de respecter les gestes barrière. L’événement sera « phygital » : à la fois physique et digital grâce à des retransmissions et des interactions digitales en Live.

« Le télétravail remet en cause la symbolique de l’habitat »

Interview de Guy Tapie, sociologue de l’architecture à l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux (ENSAPBX) et chercheur au laboratoire PAVE (profession, architecture, ville, environnement).

En matière d’habitat, comment les attentes des Français évoluent-elles ?

Dans la fabrication des villes et de l’habitat, il y a des fortes différenciations en fonction des variables économiques ou des expériences de chacun. Or ce sont bien les expériences personnelles et individuelles qui déterminent les attentes en matière d’habitat. Introduire ces expériences conduit alors à un large champ d’attentes. Depuis ces quarante ou cinquante dernières années, l’expérience la plus partagée, c’est l’habitat individuel en périphérie des villes avec accession à la propriété. Cette attente est portée par des couples avec de jeunes enfants. Mais lorsque les gens prennent de l’âge et que leurs enfants sont partis, cet habitat ne correspond plus forcément à leurs aspirations. Entretenir la maison et le jardin, devoir constamment se déplacer pour les courses, la santé, les loisirs… L’habitat est alors en décalage avec les aspirations.

Le télétravail a-t-il impact sur l’habitat ?

Oui. Il change les modalités d’appropriation des espaces de vie puisqu’une grande partie de la population a fait l’expérience du télétravail chez soi. Les conditions de logement ont été parfois mal vécues dans les appartements métropolitains : manque de place chez soi, promiscuité, enfants en bas âge… A l’inverse, dans les maisons individuelles où les architectes ont parfois introduit des espaces sans fonction dédiée, tour à tour pour travailler, jouer, recevoir des amis ou écouter de la musique. Il a été plus facile de rapatrier un espace de travail dans ce type de pièce plutôt que de travailler dans le séjour, en gardant un œil sur les enfants. Mais le télétravail remet en cause la symbolique de l’habitat. Laquelle s’est construite en établissant une coupure avec le travail. Réintroduire le monde du travail chez soi, peut déséquilibrer la vie personnelle.

Le confinement dû à la Covid-19 exacerbe-t-il ce déséquilibre ?

Oui, ainsi que les inégalités sociales. En temps normal, on accepte les contraintes urbaines (logement moins grand et moins bien éclairé…), à condition de pouvoir sortir dans les parcs et jardins, les bars, les lieux culturels. Depuis la pandémie, la coupure de l’espace public urbain est devenue problématique. Alors que le péri-urbain a bénéficié de tous les ingrédients pour vivre mieux le confinement.

Les architectes et les urbanistes vont-ils devoir revoir leur copie ?

Dans leur milieu, la maison individuelle en périphérie urbaine avait, jusqu’ici, mauvaise presse. D’une esthétique banale, elle est aussi jugée polluante. En effet, elle consomme beaucoup de place, allonge les transports – et donc les émissions de gaz à effet de serre – vers les lieux de travail, de consommation, d’éducation et de loisirs. Leur idée alors, c’était de densifier le logement, notamment avec le logement collectif. Avec la Covid-19, on réinterroge la densité du logement collectif en réfléchissant à la qualité des espaces autour des bâtiments. La redéfinition de la densité de l’habitat et des espaces collectifs est un grand sujet pour ces prochaines années.

Comment l’architecture va-t-elle répondre aux nouvelles questions que pose le coronavirus ?

L’effet Covid ne joue pas encore sur l’approche des architectes, promoteurs, constructeurs et urbanistes… Mais on peut s’en faire une idée en étudiant comment, avec les réglementations thermiques, l’environnement a été intégré à la conception de l’habitat et du logement. Cependant, il ressort que les maisons modernes sont devenues de véritables cocotes minute ! Le problème n’est plus de chauffer le logement mais de le refroidir car les périodes de chaleur augmentent fortement. Alors que l’architecture, qui s’applique aujourd’hui, est encore très récente, il apparaît nécessaire d’en imaginer déjà une nouvelle. Par ailleurs, la pandémie met en évidence que la densité urbaine favorise la diffusion du virus. Les urbanistes essaient donc de raccourcir les circuits, de créer des quartiers autonomes. Y compris au niveau de la production alimentaire afin de limiter les déplacements. Or, entre la programmation, la conception et la livraison, une opération d’aménagement dure 10 à 30 ans ! Pas facile, dans ces conditions, d’introduire dans l’architecture les problèmes qui seront posés dans le futur. Un beau défi pour les professionnels !

Face aux inconvénients de la densité que soulève la Covid-19, la métropolisation est-elle menacée à court terme ?

C’est possible. Les métropoles ont attiré des populations qui vivaient dans certaines villes périphériques. Elles se sont alors redensifiées, notamment en développant les transports en commun. En parallèle, on a aussi vu des populations quitter les métropoles, devenues chères, pour trouver leur compte dans des villes périphériques. La Covid-19 pourrait accélérer ce mouvement. Actuellement, nous travaillons avec la métropole bordelaise sur ce thème : comment réintégrer, sans les « siphonner », des petites  aux frontières de la métropole ou d’autres villes dans le cadre d’un développement à l’échelle de la région ?

Guy Tapie est sociologue à l’ENSAPBX et chercheur au laboratoire de PAVE
©D.R

©Eliane Kan et Erick Haehnsen